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SAISSEVAL est un village qui se suffit,
assez d’espace, assez de temps,
son histoire aussi brouillée que la préhistoire
-on ne sait pas-
mais les étoiles sont proches
la journée a vingt-quatre heures, dit l’instituteur
vingt-quatre colonnes, pense l’enfant
l’oncle Pierre le jardinier me montrait quand j’étais
enfant des corolles colorées et légères
« Ce sont des cosmos » disait-il
me confirmant, sans le savoir,
le nombre innombrable des mondes
soudain le rouge-gorge apparaît
rouge et noir un cœur
au bord du buisson
-et il se met à chanter
coincé comme moi
entre ces deux montagnes
la Naissance et la Mort
le lait n’est pas blanc
il est rond
les hommes le savent qui ne le reçoivent
que dans les cruches, dans les jattes,
dans les bols
il y a encore des pauvres au village
cette vieille ne boit plus que du lait
rejoignant chaque matin et chaque soir
son origine
qui est aussi celle du monde
l’escargot est mon animal-totem:
cette colonne enroulée autour d’un point
est aussi le monde
le paysage a l’imprévu d’un théâtre:
les hommes disparaissent derrières les talus
les vaches tournent autour des collines
et reviennent
c’est tout à coup le jour qui sort
le rouge-gorge
est maintenant perché sur une
brindille
-d’autres brindilles tremblent
dans le rouge-gorge
les arbres travaillent,
sont de bons ouvriers
il s’élèvent
et œuvrent de plus en plus dans la finesse
cette terre était jadis vivante
elle n’est plus que cendre et engrais:
la Terre empoisonnée commence ici près du village
le champ est un camp de concentration
les blés sont semés si près l’un de l’autre
que l’eau de pluie n’atteint plus le sol
voyez, ce sont des hangars
on y élève des poulets de batterie
morts avant de naître
déjà la mort ne vient plus que de l’homme
heureux papillon :
ce si peu d’histoire qui va de fleur en fleur
la lumière de la lune
la lumière de la bougie
ce n’est qu’à leur lumière qu’on devrait lire
le charron recherchait le beau cœur des ormes
-il en faisait des moyeux
autour de qui tournait la roue
dernière invention du monde
on ne rencontre plus beaucoup d’hommes
les paysans sont sur leurs machines
les hommes on ne les voit plus qu’à l’époque de la chasse
en vert et avec les fusils
Dieu n’a plus son regard sur eux
rien pourtant ne change:
quand le grain de blé
devient pain
il garde sa croûte et sa mie
le sanglier tué:
la mort était là,
source encore pour quelques instants
sous les soies
les hommes dressent partout des horloges
qui leur ressemblent
et qui les séparent du monde
le dernier éléphant va mourir
le bois me dit que l’éléphant
était encore plus beau que le plus beau de
ses arbres
le regard de Dieu nous a quittés
naguère encore les Rois Mages
venaient jusque dans l’église
aujourd’hui ils ne vont pas plus loin
que les bois
c’est une église où il n’y a plus guère
de prières
elles sont devenues aussi rares que les lièvres
lièvres et prières vont ensemble
dans ce paysan
une forme n’est pas du siècle,
son visage est celui du vilain
mais ce n’est pas cela,
c’est plus profond à l’intérieur,
cette forme va avec la vache
quand elle marche derrière
et que la vache porte en elle
la silhouette du paysan
je suis mort pour ceux qui ont vingt ans
et eux sont morts pour moi-
d’année en année
plus proches des arbres,
de leur langue:
quelques graines, quelques syllabes
en approchant du village
on entend les voix de la cour d’école
de la cour de ferme
de l’enclos des jeunes pommiers:
souvent les mêmes voix.
ma chienne fait beaucoup d’efforts
pour articuler, elle explique.
elle voudrait parler:
langue et poème viennent du monde
le cimetière est situé entre les dernières maisons
et le bois
il a la forme rectangulaire d’un petit port
chaque tombe dresse un mât
mais aucune ne bouge
malgré les tracteurs
ce sont toujours de pauvres gens,
de pauvres chiens,
de pauvres écureuils,
la mort vient les chercher au milieu de leur vie
et ils mériteraient bien une récompense
pour avoir été aussi pauvres
le temps qui passe
le temps qu’il fait
le temps qui fait le monde
« Il faut parler aux plantes » me disait l’oncle Pierre
le jardinier
qui connaissait bien la coexistence des mondes
l’anneau d’or de ma grand-mère
était un merveilleux village
avec reflets et échos
ils disent : ce sont des coqs, des poules,
des canards, du fumier, une mare,
c’est une ferme ?
c’est sans doute aujourd’hui une église !
la lumière des blés
est une autre lumière que celle des brebis
-c’est cependant la même lumière.
des vaches avancent
avec sur leur cuir les cinq continents
la vraie carte de la terre
les vaches voyagent chaque jour avec la terre
faisant avec la Terre
le tour du monde
ce rouge-gorge perché dans l’arbuste
est aussi perché dans le poème
à sept heures le matin et le soir
les cloches sonnent mues par l’électricité
-il n’y a plus ni curé ni messe
les cloches sonnent seules
dans le pré d’à côté
un grand arbre, une vieille charrue,
des brebis, des agneaux
-ce tableau aurait plu à Werther
mais aussi aux Evangélistes
pour qui l’agneau de Dieu était bien un peu
l’agneau de la brebis
ici quand je feuillette un livre
c’est une roue qui tourne
-voici longtemps que je ne lis plus rien,
mais je regarde les pages tourner
comme la lune les étoiles les feuilles les ailes
rares sont les paysans qui ne sont pas baptisés,
ni les oiseaux ni moi ne le sommes
c’est pourquoi nous nous entendons si bien
avec les arbres, le vent, le ciel
-parfaitement avec le Christ
dehors c’est la nuit, le froid, la neige,
on dort la tête sous l’aile
on va germer
le presbytère où nous habitons
a gardé un peu d’histoire
-comme les collines
la rue du Moulin, la rue du Bois,
la rue de Saissemont, la rue des Vaux,
ici les pas vont vers les choses,
nous savons vers où.
on sort du village
on entre dans la minceur
celle de l’herbe, des blés
-cette mince couche d’humus
oiseaux et chevreuils sont bien ici
qui filent
dans l’étroit entre la vie et la mort
pendant que les hommes fourbus rentrent
dans le large
les hommes
-comme les Européens en Afrique
sont lourds et grossiers
mais l’alouette le chevreuil le blé
sont élégants
la lumière unit tout: je vais dans la campagne
comme dans ces tableaux
où le cerf et les arbres sont faits des mêmes
huiles
me promenant au cœur de l’Afrique
je suis demeuré dans ce presbytère de Saisseval
planté et immobile
en voyage le corps ne bouge pas
le monde n’est pas si grand que les hommes
le disent
sinon le monde dispersé ne serait pas
le « monde »
aux environs de Saisseval
les étoiles sont comme les Indiens
sur les collines
puis, l’étoile de la Nativité et l’Etoile Rouge
étaient bien un peu des étoiles
nous nous reposons sur de faux calculs
les étoiles sont proches
l’arche gothique de l’ancien manoir
accueille chaque matin la Terre dont il a
la forme en montée
et la Terre entre
le vieux cheval me ramène de l’au-delà
au centre:
le chemin où marche le vieux cheval
au bout du chemin soudain
il ne reste plus que la lumière et la poussière…
(on dit que Dante, ayant visité le Paradis,
était devenu taciturne)
j’ai rencontré l’homme pauvre
d’aujourd’hui
l’homme simple a disparu
je veux dire
celui qui se donnait le temps
le paysan était déjà terre plus qu’à moitié
le marin était déjà mer plus qu’à moitié
la terre et la mer n’avaient qu’à monter un peu
l’homme mort d’aujourd’hui -celui qui vit le plus longtemps. |
SAISSEVAL es un pueblo que se basta,
mucho espacio, mucho tiempo,
su historia tan revuelta como la prehistoria
-no se sabe-
pero las estrellas están muy cerca
el día tiene veinticuatro horas, dice el maestro
veinticuatro columnas, piensa el niño
el tío Pierre el jardinero me enseñó,cuando yo era
niño, corolas coloridas y ligeras
«son cosmos», dijo él,
confirmándome, sin saberlo,
el número inmumerable de los mundos
de repente el petirrojo aparece
rojo y negro -un corazón
al borde del seto
-y se pone a cantar
arrinconado como yo
entre estas dos montañas:
el Nacimiento y la Muerte
la leche ya no es blanca
es redonda
los hombres saben que no la reciben
más que en cántaros, en cuencos,
en tazones
todavía hay pobres en el pueblo
esta vieja no bebe más que leche
volviendo cada mañana y cada noche
a su origen
que es también el del mundo
el caracol es mi animal-tótem:
esta columna enroscada en torno a un punto
es también el mundo
el paisaje tiene las sorpresas de un teatro:
los hombres desaparecen tras los terraplenes
las vacas rodean las colinas
y reaparecen
de golpe se hace de día
el petirrojo
está posado ahora en una
ramita
-otras ramitas tiemblan
en el petirrojo
los árboles trabajan,
son buenos obreros,
ellos se levantan
y hacen su trabajo, cada vez más fino
esta tierra estaba antes viva
ya no es más que ceniza y estiércol:
la Tierra envenenada empieza aquí cerca del pueblo
el campo es un campo de concentración
los trigos están sembrados tan juntos
que el agua de lluvia no llega al suelo
mirad, hay barracones
donde crían pollos en serie
muertos antes de nacer
la muerte viene ya sólo del hombre
feliz mariposa:
esa pequeña historia que va de flor en flor
la luz de la luna
la luz de la vela
sólo se debería leer a su luz
el carretero buscaba el corazón hermoso de los olmos
hacía con él cubos
sobre los que giraba la rueda
última invención del mundo
ya no se encuentran muchos hombres
los campesinos van en máquinas
sólo se ven hombres en la época de caza
de verde y con fusiles
Dios ya no detiene en ellos su mirada
sin embargo nada cambia:
cuando el grano de trigo
se hace pan
conserva su corteza y su miga
el jabalí muerto:
la muerte estuvo ahí,
resurge unos momentos
bajo las cerdas
por todas partes los hombres ponen relojes
que se les parecen
y que les separan del mundo
el último elefante va a morir
el bosque me dice que el elefante
era aún más bello que el más bello
de sus árboles
la mirada de Dios nos ha dejado
no hace mucho aún los Reyes Magos
entraban hasta la iglesia
ahora llegan como mucho
hasta los bosques
es una iglesia donde ya no hay
preces
se han hecho tan raras como las liebres
liebres rima con preces
en este aldeano
una forma no es de este siglo,
su rostro es el del villano,
aunque no es eso,
es algo más profundo en su interior
esta forma va con la vaca
cuando ella le sigue
y la vaca lleva en sí
la silueta del aldeano
yo estoy muerto para los que tienen veinte años
y ellos están muertos para mí-
de año en año
más cerca de los árboles,
de su lengua:
unas semillas, unas sílabas
al acercarse al pueblo
se distinguen las voces del patio de la escuela
del corral de la granja
del cercado de los jóvenes manzanos:
a menudo las mismas voces.
mi perra hace grandes esfuerzos
por articular, se explica:
quisiera hablar:
lengua y poema vienen del mundo
el cementerio está entre las últimas casas
y el bosque
tiene la forma rectangular de un pequeño puerto
cada tumba lleva un mástil
pero ninguna se mueve
a pesar de los tractores
siguen siendo pobre gente,
pobre perros,
pobres ardillas,
la muerte viene a buscarlos en medio de su vida
y merecerían una recompensa
por haber sido tan pobres
el tiempo que pasa
el tiempo que hace
el tiempo que hace el mundo
«hay que hablar a las plantas», me decía el tío Pierre
el jardinero
que conocía bien la coexistencia de los mundos
el anillo de oro de mi abuela
era un pueblo maravilloso
con reflejos y ecos
dicen: hay gallos, pollos,
patos, estiércol, un estanque,
¿es una granja?
¡hoy sin duda es una iglesia!
la luz de los trigos
es distinta a la de las ovejas
-y es sin embargo la misma luz-
las vacas avanzan
con los cinco continentes en su piel
el verdadero mapamundi
las vacas viajan cada día con la tierra
dando con la Tierra
la vuelta al mundo
este petirrojo subido al arbusto
está también subido al poema
a las siete de la mañana y de la tarde
las campanas tocan movidas por la electricidad
-ya no hay cura ni misa
las campanas tocan solas
en el prado de al lado
un árbol grande, un arado viejo,
ovejas, corderos
-este cuadro le habría gustado a Werther
y también a los Evangelistas
para quienes el cordero de Dios era un poquito
el cordero de la oveja
aquí cuando hojeo un libro
es una rueda que gira
-he aquí que hace mucho que ya no leo nada,
pero miro volver las páginas
como la luna, las estrellas, las hojas, las alas
raros son los aldeanos que no están bautizados,
ni los pájaros ni yo lo estamos
por eso nos entendemos tan bien
con los árboles, el viento, el cielo
-perfectamente con Cristo
fuera está la noche, el frío, la nieve,
se duerme con la cabeza bajo el ala
para germinar
la rectoría donde vivimos
guarda un poco de historia
-como las colinas
la calle del Molino, la calle del Bosque.
la calle de Saissemont, la calle de los Valles.
aquí los pasos van hacia las cosas,
sabemos hacia dónde.
al salir del pueblo
se entra en la escasez
de la hierba, de los trigos
-esta escasa capa de humus
pájaros y corzos abundan aquí
escapando
por el estrecho margen entre la vida y la muerte
mientras los hombres agotados vuelven
a alta mar
los hombres
-como los europeos en África
son pesados y toscos
pero la alondra el corzo el trigo
son elegantes
la luz lo une todo: voy al campo
como a uno de esos cuadros
donde el ciervo y los árboles están pintados con los mismos
óleos
paseándome por el corazón de África
he vivido en esta rectoría de Saisseval
plantado e inmóvil
viajando el cuerpo ya no se mueve
el mundo no es tan grande como los hombres
dicen
si no el mundo disperso ya no sería
el «mundo»
alrededor de Saisseval
las estrellas son como indios
en las colinas
además, la Estrella de Navidad y la Estrella Roja
eran estrellas de verdad
nos fiamos de cálculos falsos
las estrellas están cerca
el arco gótico de la vieja casa señorial
recibe cada mañana a la Tierra,
con su misma parábola
y la Tierra entra
el viejo caballo me devuelve de allende
al centro:
al camino por donde camina el viejo caballo
al final del camino de repente
no queda más que luz y polvo...
(dicen que Dante, tras visitar el Paraíso,
se volvió taciturno)
me he encontrado al hombre pobre
de hoy en día
el hombre sencillo ha desaparecido
quiero decir
el que se daba su tiempo
el aldeano ya era más que medio de tierra
el marinero era ya más que medio de mar
la tierra y el mar sólo tenían que subir un poco
el hombre muerto de hoy en día -el que vive más tiempo. |